Jean-Philippe NAVARRE

Le nouvel esclavage contemporain

À qui profite le crime ?


Insidieux, rampant, un nouvel esclavage se profile et promet d'être bien plus dur à éradiquer que toutes les horreurs de la traite des humains. Il concerne aujourd'hui toutes les populations sur la surface du globe : une soupe sonore déversée à flots dans les oreilles de tous dans les lieux publics et qui envahit progressivement les espaces privés.
On hésite, en effet, à parler de musique au sujet de cette bouillie implacablement rythmée de coups de boutoirs. Dans les minces explications données par Maurice Ravel à son Bolero, que certains pourraient donner comme exemple de conduite rythmique inflexible, figure l'analogie avec les machines d'une usine. Malgré cette image, qui nous est si familière, l'œuvre, une des plus pauvres de Ravel — ce qui explique en grande partie son succès populaire —, contient non seulement une approche structurelle (forme basée sur l'idée d'un crescendo) et un sens du timbre et de l'harmonie qui font cruellement défaut à toutes les productions envisagées plus haut.
Comme dans toute réflexion menée avec soin, il faut d'abord nous adresser à l'histoire. Adorno a su, bien avant nous, poser ces questions et y apporter des réponses encore pertinentes aujourd'hui. Nous lui devons d'avoir levé le voile sur les ambitions que cachent la diffusion, à une échelle jusqu'ici inconnue, de productions sonores. Elles sont destinées à asservir, par leur permanence, les populations en leur enlevant toute capacité à s'en affranchir ou à exercer une écoute critique.
D'où vient ce que de faux savants (certains se disent musicologues, qui seraient incapables de prendre une dictée musicale de deuxième année...) baptisent "jazz", "variété", "rock", "hard rock", "métal" ou "techno", "rap" et autres combinaisons aussi ronflantes les unes que les autres, quand l'analyse les renvoie invariablement dans le même sac : celui des productions de divertissement de masse adapté à des populations de plus en plus déficientes du point de vue intellectuel ?
Le point de départ coïncide sans doute avec la révolution industrielle et l'exode rural de la fin du XVIIIe siècle. En effet, la notion de "délassement" se construit par rapport à celle du travail et quoi de mieux pour un exploitant du travail humain que de brouiller les frontières entre l'une et l'autre pour enchaîner encore plus durablement l'ouvrier. C'est ainsi que l'on encourageait les esclaves noirs à chanter pendant le travail et qu'aujourd'hui le réflexe des ouvriers du bâtiment est de faire vomir le haut-parleur d'une radio en élevant les murs ou en peignant les plafonds. Mieux encore, dans tous les secteurs, on considère que la diffusion de ce brouet sonore adoucit le travail. Sottise, évidemment, mais qui arrange l'employeur.
Dès que cet élément, qui, pour être "divertissant", ne doit requérir aucune attention soutenue (on doit pouvoir parler, accomplir plusieurs tâches en même temps), a été porté à un niveau commercial, vers le début de l'ère de l'enregistrement, il est facile d'observer des simplifications qui lui enlèvent toute épaisseur artistique. Il faut ajouter qu'on partait déjà d'une matière à l'ambition réduite (musique de danse ou chanson légère). Prenons par exemple un rag-time de Scott Joplin et comparons-le à une chanson dite de variété (quelle dénomination oxymorique) des années 50 jusqu'à aujourd'hui : non seulement le langage harmonique s'est atrophié, la ligne mélodique est devenue presque indigente, mais, surtout, on voit apparaître ce qu'il faut qualifier de fautes — puisque nous restons ici dans les bornes étroites du langage tonal fonctionnel. Ces fautes en tout genre (enchaînements harmoniques défectueux, fausses relations, quintes et octaves suivies, etc.) nous renvoient également à l'affaiblissement du niveau de compétences des prétendus "compositeurs" (quand ils ne se déclarent pas, en plus, poètes ou auteurs...).
Aucune importance, il s'agit d'un produit de consommation de masse qui remplit un double but : rapporter de l'argent en occupant les esprits. Il est comparable à n'importe quel ustensile en mauvais plastique, à l'obsolescence programmée, destiné aux ménages pauvres. Mieux ici, le pauvre paye de sa poche pour rester toute sa vie un imbécile !
Autant dire que cette diffusion massive de purée sonore sert on ne peut mieux les intérêts des riches en leur assurant un asservissement moins douloureux que celui infligé aux esclaves des plantations de coton. Dernière manipulation enfin pour que le procédé soit inattaquable : affubler ces haillons sonores du nom de culture, avec la complicité des gouvernements. Le tour sera joué.
C'est ainsi que l'immense majorité des musiciens professionnels, prônant un éclectisme qui leur a été subrepticement imposé, n'ont aucune conscience de ce qui est en train de se jouer : la disparition planifiée de la musique artistique.

Jean-Philippe Navarre

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