Jean-Philippe NAVARRE

le nouveau jardin des supplices (4)


Nos ennemis les bêtes…
 
            Dernier volet de notre jardin des supplices, après le bruit, l’espace, les animaux domestiques et leurs maîtres, voici venir les sots. Les sots ! Tout le monde s’y est intéressé de Platon à Lucien Jerphagnon (1), en passant par des virtuoses comme Aristophane, Martial ou Flaubert. Pourtant, rien n’échappe plus à une définition valide que la bêtise. On est toujours l’idiot de quelqu’un, certes, mais cela n’empêche pas d’avoir un certain nombre de critères qui vous permettent de vous détacher du lot. Alors, mettons que vous et moi, chers lecteurs, non siamo dei stronzi assoluti, né meno dei cretini nati ieri et que nous souhaiterions nous munir d’un bref inventaire capable de nous renseigner avec sûreté : une sorte de portrait robot du ou de la crétine à fuir.
 
            En général, le (la) crétin(e) ne comprend pas grand chose aux débats et aux questions que se posent ceux qui en savent plus que lui (elle). Elle (il) essaie surtout de passer inaperçu(e), de donner le change. Un sourire par ci, un regard par là, un hochement de tête, une question anodine (la réponse est souvent dans la question, ou bien la réponse vient d’être donnée juste avant) et le tour est presque joué ! Le crétin avance masqué par son insignifiance.
 
            Premier symptôme : l’enfonçage de portes ouvertes et l’air du ravi de la crèche, comme on dit en Provence pour qualifier les idiots. Le crétin de service prend au vol une bribe d’idée, souvent une formule qu’il emprunte à une conversation à laquelle il a assisté sans jamais intervenir (trop soucieux de ne pas se faire démasquer en flagrant délit d’incompréhension ou d’incompétence). Par exemple : « Il faut casser les codes » ; que voilà une belle formule passe-partout ! Elle peut permettre de faire ou de dire n’importe quoi, sous l’étiquette ridicule d’un « modernisme » toujours vainqueur d’un « conservatisme » toujours à éviter. Se faire l’avocat de la pluralité, de l’éclectisme à tout crin. Noyer son absence de culture sous l’apologie de la diversité… C’est ce que nous vivons tant aux niveaux supérieurs qu’au bas de l’échelle sociale. Tout est bien, tout est bon, tout se vaut. C’est le meilleur moyen, quand on ne comprend rien à rien, de détourner la conversation, de se poser en personne tolérante et de transformer l’inculture en attitude positive. Diderot avait exprimé ce symptôme dans sa première satire : « Celui qui disperse ses regards sur tout ne voit rien ou voit mal ; il interrompt souvent et contredit celui qui parle et qui a bien vu. »
 
            Deuxième symptôme : celui de la marquise. Tout va très bien, tout va très bien. Ici, une panoplie du parfait crétin se repère très vite : « J’aime mon métier. J’adore ce que je fais. Les résultats sont bons, les gens sont contents [donc, je fais bien mon métier, puisque je l’aime, CQFD !] » Évidemment, se poser des questions dans ce cas relèverait de la pure pathologie… Et si on vous force à vous en poser, la réponse vient immédiatement : c’est du « harcèlement moral ». Ben voyons ! Puisqu’on vous le dit ! Foncez adhérer à un syndicat, ameutez la presse, faites marcher tous les réseaux et lobbies que vous pourrez. À la fin, le crétin est toujours sauvé et, surtout, il ne doute jamais de lui.
 
            Troisième symptôme : la pauvreté du vocabulaire et les tics de langage (qui s’accompagnent presque toujours d’une orthographe défectueuse). En effet, pour bien penser, il faut au moins disposer des outils nécessaires (essayez-donc de construire une armoire avec une lime à ongle et un couteau à bout rond...). Le ou la crétine se fait repérer très vite quand elle parle trop. Certaines et certains, avide de se promouvoir, sont des orfèvres en la matière et leur discours rejoint le langage de Bérurier dans les romans de San-Antonio : ils sont « à promiscuité » d’un lieu, ils partent et arrivent à « l’aréoport » (variante : « la raie au porc » ?), leur interlocuteur est « un espèce » d’idiot, ils prononcent et écrivent ect pour etc., émaillent leur logorrhée de "vous me suivez ?" sans s'être aperçus qu'ils étaient précédés depuis belle lurette.
 
            Quatrième symptôme : les « y’a qu’à » et « faut qu’on ». Inutile de s’appesantir, nous sommes cernés… (à défaut d’être concernés). Rien ne résiste à leur perspicacité, et d’ailleurs ces formules résonnent couramment dans leur bouche : « Pourquoi ne m’a-t-on pas écouté ? Je l’avais bien dit ! ».
 
            Cinquième symptôme : les croyances et la foi en l’irrationnel. Cela va du père Noël à la boule de cristal, de l’astrologie à l’homéopathie, de la psychanalyse à la métempsycose, de Dieu à Satan, des interdits alimentaires à l’aliment panacée, etc. La liste des croyances de l’homme, des plus farfelues aux plus difficiles à démonter semble infinie. Mais le crétin se surpasse dans ce domaine. C’est sans doute le symptôme qu’il est le plus aisé de remarquer.
 
            Sixième et dernier symptôme de notre anthologie portative, les « Moi, je ». Ils sont  légion. Vous venez d’être présentés que, en quelques minutes à peine, vous saurez tout de leur curriculum vitae. J’ai même entendu une fois un de ces crétins, de classe internationale, que le principe de Peter avait évidemment propulsé là où il n’aurait jamais dû être, conclure un monologue d’une sottise extraordinaire par l’exclamation : « Appelez-moi Dieu ! ». Après cela, il ne vous reste plus qu’à faire une prière…
 
 
           
(1) La… sottise ? (vingt-huit siècles qu’on en parle). Paris, Albin Michel, 2010.

Jean-Philippe Navarre

Biographie | Publications | Enregistrements | Contact | Billets d'humeur | Accueil | Extraits musicaux