Jean-Philippe NAVARRE

Vocabulaire


Autrefois, on disait « les anciens », parfois « les vieux » ou « nos pères ». Personne ne s’en plaignait, et surtout pas les intéressés, car vieillesse rimait avec sagesse, sapience avec expérience, qui est le fruit et le privilège de l’âge. La vaste et hypocrite réforme des vocabulaires nous a imposé « troisième âge » (combien sont-ils d’ailleurs ces âges ? dix, vingt ?), puis « personnes âgées », et enfin « séniors » (pied de nez d’autant plus grotesque qu’il s’agit du comparatif latin de senex, qui signifie… vieux, et d’où dérive l’adjectif charmant de sénile).
            Depuis quand ne veut-on plus vieillir ? Depuis que le commerce en a décidé ainsi. Car, à l’évidence, il faut être nouille ou tarte pour ne pas comprendre que tout remonte toujours à la loi du marché dans notre monde actuel. Si les vieux se sentent jeunes (ou croient l’être, ce qui est tout un pour le monde de l’argent), ils consommeront davantage, voilà le fond de l’affaire. Est-on jamais plus ridicule que quand on veut paraître ? Le goût contemporain et immodéré de parler à la place des intéressés a trouvé là une occasion splendide. Continuons donc notre balade dans le marasme intellectuel d’aujourd’hui et la manipulation de grande ampleur.
            Nous avons, en effet, un choix pléthorique. Parlerons-nous de « gestion des ressources humaines », alors qu’il s’agit « d’administration du personnel » ? Examinera-t-on une fois encore le glissement fatidique entre « instruction publique » et « éducation nationale » ? Peut-être devrait-on poursuivre par le « ministère de la culture » remplaçant l’ancien « secrétariat d’état aux beaux-arts » ? Ou encore saisir au bond la nuance entre « propagande » et « communication », « direction » et « management » (avec son lourd et affreux « managérial »), « solfège » et « formation musicale », « infirmes » et « handicapés » (pardon, mieux : « publics empêchés ») ?
            Observons que ces substitutions ne sont jamais venues des personnes à qui elles sont destinées. Je n’ai jamais entendu parler d’employés qui tenaient absolument à affubler leur chef du personnel du nouveau nom de directeur des ressources humaines (souvent abrégé par l’acronyme DRH, si élégant du point de vue de l’euphonie, n’est-ce-pas ?) et qui auraient promu ces nouvelles appellations. Non, le changement provient décidément du haut et il dissimule toujours, sous une idéologie simpliste voire anémique, une manipulation sans cesse plus effrayante : l’idée qu’un mot porterait atteinte aux personnes, quand, en réalité, ce sont les actes. Alors, on prend les devants et, par une sorte de principe de précaution, on transforme le mot en acte. Ce travestissement de la vérité donne bonne conscience, détourne l’attention et permet de se jouer des personnes.
            En effet, ces tergiversations terminologiques dispersent le débat (quand il y en a) à la surface des choses ; elles disqualifient d’emblée les experts qui s’attachent au fond et distinguent les bavards incompétents. Cette situation semble voulue, car elle favorise l’avancée insensible des lois du marché dans l’ensemble du fonctionnement des institutions publiques : administration, enseignement, élections. Sans compter que la nouveauté incessante représente un principe commercial fondamental.
            Déjà, en 1916, un maître à penser du « management » (prononcez à l’anglaise, s’il-vous-plaît, vous serez ainsi dans la mouvance générale), Henri Fayol, ingénieur des mines, s’était permis une incursion dans les affaires publiques en critiquant, de son point de vue d’industriel privé, les Postes, Téléphone et Télégraphes, alors service public national. De là à penser que le public et le privé doivent se gérer de la même façon, il n’y a qu’un pas, allègrement franchi depuis longtemps. Mais ce n’est pas le plus grave, une autre idée (si on peut parler d’idée) a fait son chemin : celui d’un mode de gestion unique pour tous les secteurs. Le « manageur » (voulez-vous être moderne ? Allons ! Dites manadgeur et écrivez manager) est interchangeable, il peut officier à la voirie, comme à la communication, comme à la culture ou à l’hôpital. Pas besoin de connaissances techniques (exit le spécialiste, ouh le vilain !), on appliquera la recette de Procuste avec son lit, qu’il s’agisse d’un terrain de sport ou d’une école d’art. Ces simplifications dévastatrices, niant le principe d’une gestion appropriée à l’activité qu’elle concerne et héritée de ses caractéristiques, confirment l’alignement de toute gestion sur celle de l’entreprise privée dans un monde soumis intégralement aux lois du marché, lois qui mettent le principe démocratique en un péril extrême.
            En dehors de cette soumission (le mot est à la mode) hélas prévisible et combien mortifère, le vrai problème git dans le fait que nos démocraties européennes appliquent le principe commercial dans de multiples domaines où l’on sait qu’il agira dans un sens destructeur à court terme : l’art et l’enseignement. Ce que l’écroulement de l’empire romain d’occident nous a montré, c’est la conjonction de facteurs : étendue du territoire, congrégation hétérogène de populations et de cultures aux buts trop divergents, faiblesse du système financier, corruption des gouvernants et des fonctionnaires, népotisme, oligarchie et monarchie dynastique cachée sous des formes républicaines, emprise progressive du christianisme sur l’état, vacuité de la notion de citoyenneté romaine.
            Hegel, dans sa philosophie de l’histoire, constate des répétitions remarquables. Il nous reste seulement à espérer qu’il se trompe. Peut-être est-ce pour cette raison que le changement régulier des vocabulaires annule la visibilité d’une chronologie en changeant continuellement l'angle sous lequel on peut suivre un sujet, et que la chronologie de l’histoire a été évacuée de l’enseignement à l’école ?
 

Jean-Philippe Navarre

Biographie | Publications | Enregistrements | Contact | Billets d'humeur | Accueil | Extraits musicaux