Jean-Philippe NAVARRE

Un canular qui a fait long feu !


            Au rayon bien fourni des atrocités musicales en tout genre figure une pièce de choix : la prétendue « sonate pour contrebasse et continuo » d’Henry Eccles. Quand je dis « atrocité », je ne pense pas tant à la façon dont ces instrumentistes se débattent avec l’œuvre (encore que le spectacle qui s’offre serait digne du manuel des inquisiteurs), mais plutôt au supplice d’entendre la ligne mélodique sonner au-dessous de l’harmonie, produisant ainsi un déluge invraisemblable d’accords de quarte et sixte, transformant les tritons en septièmes, et déclenchant de cocasses appoggiatures jouées sous la note principale…
            Pourquoi ce jeu de massacre ? Parce que les adeptes de la contrebasse s’imaginent que « leur » sonate d’Eccles est un original. Ils en sont persuadés, ils y croient dur comme fer ! Alors, au risque de créer des dépressions après que la vérité aura éclaté, nous allons nous intéresser à deux sujets : le premier concerne la source et l’attribution exacte de ces sonates. Le deuxième cherchera à savoir quel fut le premier à entraîner les autres sur cette pente damnée, et pour quelles raisons.
 
La source
 
            Le  premier livre de Sonates à violon seul et la basse d’Henry Eccles parut à Paris aux alentours de 1720, chez l’éditeur Foucaut. Un exemplaire en excellent état se trouve à la Bibliothèque Nationale de France sous la cote L. 12230. La préface mérite d’être citée dans son entier (orthographe originale) :
 
A Monsieur le Chevalier Gage
Gentilhomme Anglois.
 
                            Monsieur
                   L’ouvrage que j’ai l’honneur de vous presenter sont des Sonates pour le Violon que j’ay travaillé avec tous les soins possibles pour pouvoir mériter l’honneur de vôtre protection, me fait esperer Mr. que vous voudrez bien soufrir que j’aye l’honneur de vous dedier mon livre dont les Sonates sont dans le goût Italien : Je seray heureux si je puis reussir dans cet entreprise par vôtre bonté dont j’ai déja ressenti les éfets ; j’espére que mon ouvrage aura une favorable réception du public ayant taché de plaire aux Amateurs de la véritable harmonie.
                       Je suis avec un profond respect
                                   Monsieur
                                                                                                         Votre tres humble et tres
                                                                                                         Obéissant fidelle Serviteur
                                                                                                         Henry Eccles Anglois
 
            L’examen du contenu du recueil montre que Eccles a copieusement emprunté à Giuseppe Valentini, et à son opus 8 en particulier, les Allettamenti per camera, parus à Rome en 1714. Pas loin de 18 mouvements des sonates de Valentini se retrouvent en effet dans la publication d’Eccles. Si les emprunts existent parfois, sans choquer personne, en cette première moitié du dix-huitième siècle, l’affaire est d’envergure et se double d’autres emprunts (la deuxième sonate d’Eccles provient entièrement de l’opus 5 de Jean-Baptiste Loeillet, publié en 1717) et le deuxième mouvement de notre fameuse sonate en sol mineur est due à Francesco Bonporti (Inventioni, opus 10, no. 4). Ces découvertes, signalées depuis 1923 pour la première, jettent un doute sur les réelles facultés d’Eccles en tant que compositeur. On peut légitimement penser qu’il n’est qu’un plagiaire sans scrupules. La sonate en sol mineur, qui arrive en onzième position dans le recueil d’Eccles, serait-elle de la main d’un ou plusieurs auteurs ? La totalité du recueil, semble-t-il, a de grandes chances d’être inauthentique (pour l’instant, 24 des 47 mouvements ont été volés à d’autres auteurs ; la chasse est ouverte…).
 
Pourquoi jouer deux octaves au-dessous une composition destinée au violon ?
 
            Qui, le premier, décida que cette sonate était jouable sur la contrebasse, avant de fabriquer de toute pièce cette destination instrumentale plus qu’improbable en 1720 (et si pénible à écouter en 2015, et pour les siècles des siècles) ?
            Dans l’ordre chronologique, le britannique Alfred Moffat (1863-1950) publia le premier un arrangement de cette sonate pour violoncelle et piano en 1905, dans le volume 7 de sa série Meisterschule der alten Zeit (éditions Simrock). Puis le violoncelliste Joseph Salmon (1864-1943) fut l’auteur de la première édition française, en 1914, pour le compte des éditions Ricordi. Cet excellent instrumentiste, violoncelle solo des concerts Lamoureux, fut membre de la société musicale La Trompette (fondée en 1867) à partir de 1899. À une époque où l’exploration de la musique des XVIIe et XVIIIe siècles connaît un essort foudroyant — dussions-nous seulement égrener les noms de Romain Rolland, Vincent d’Indy, Henry Prunières, Charles Van Den Borren pour le rappeler — on publie quantité de musique ancienne dans des arrangements d’une qualité très variable (réalisation de la basse continue et indications d’articulation et de nuances). Salmon publia la sonate en sol mineur, simultanément dans un arrangement pour violoncelle et pour violon. Il modifia beaucoup la ligne de basse, et son harmonisation reflète un style romantique boursouflé.
            À la société de musique de chambre La Trompette, bien des essais de ce genre furent tentés. Nombre de compositeurs, parmi les plus fameux, se produisirent et écrivirent pour les concerts de La Trompette (le Septuor de Camille Saint-Saëns et la Suite dans le style ancien de Vincent d’Indy, entre autres). Voici ce que le musicographe Lucien Augé de Lassus nous retrace des programmes de la société : « La vieille musique a volontiers droit de cité à la Trompette, sous la réserve que les ans ne l’aient pas ridée et qu’elle garde quelques grâces printanières. Voici que les instruments d’un autre âge ressuscitent de la poussière et reviennent avec la musique, leur mère légitime. Cette rénovation est aussi une innovation. A devenir si vieux on redevient jeune, du moins dans les choses qu’a touchées autrefois le doigt immortel — autant que peut être immortel ce qui est de notre mortalité — du génie dispensateur de pensées bien vivantes. Au reste, une conception musicale ne peut être qu’altérée passant, de l’instrument qui lui fut complice et familier, à quelque instrument nouveau, dès lors pas même pressenti [1]. »
            En 1908, Salmon se tailla un beau succès en jouant, sur le violoncelle, une sonate pour violon tirée de l’opus 8 de Valentini, la collection même qu’Eccles avait abondamment pillée sans vergogne. Ajoutons que Serguei Koussevitsky se produisit à la Trompette en décembre 1907, afin de promouvoir l’utilisation soliste de la contrebasse [2] . Il enregistra plus tard son propre arrangement du premier mouvement de notre fameuse sonate en 1929 (RCA Victor 7159A), et on peut donc légitimement faire remonter à ce grand chef d’orchestre ce manque total de goût et l’incriminer pour avoir lancé cette affreuse mode.
            Joseph Salmon réalisa par la suite une version pour violoncelle et orchestre de la sonate en sol mineur, qu’il présenta au public le 16 novembre 1919, dans la saison de la Société des Concerts du Conservatoire.
            Mais ce n’est pas tout. En 1918, avait paru, chez Schott, un arrangement de la sonate pour violoncelle et piano par Ernst Cahnbley (1875-1936), puis vint en 1930, celui pour alto et piano, chez Peters, par Paul Klengel (1854-1935), qui réécrivit si complètement la partie de violon, qu’elle devint parfois méconnaissable, croulant sous les ajouts d’un goût postromantique très douteux. En 1951, Frederick Zimmerman (1906-1967), longtemps contrebasse solo de l’orchestre philharmonique de New-York, signe son arrangement pour International Music Company. La palme sera attribuée en 1978 enfin, année où paraît aux éditions Alphonse Leduc, une réalisation catastrophique due aux bons soins d’Henriette Puig-Roger (continuo) et Pierre Helloin (partie de contrebasse) ; cette parution se réfère officiellement à une prétendue sonate de « basse de viole », évidemment inexistante : flagrant délit de mensonge éhonté de la part d’artistes pourtant confirmés.
            Toute la question générale abordée par le biais de ce canular, est celle de la validité des transcriptions. Nous y reviendrons dans un prochain billet. Question de goût ? Pourquoi pas, mais où tracer alors la limite ? À quand un arrangement des Variations Goldberg pour piccolo, clarinette alto, tuba contrebasse, guimbarde et ukulélé ?
            On voit donc, dans ce déroulement, le trajet descendant, pour ne parler que des tessitures, que la sonate en sol mineur attribuée à Henry Eccles pour le moment, accomplit dans la famille des violons, avant d’aller se répandre comme la peste bubonique chez les trombonistes et les tubistes. Afin de rétablir un ordre normal des choses, et puisque, par un curieux renversement de valeur, seuls les violonistes ne jouent pas cette sonate (à l’exception d’élèves inexpérimentés) nous en donnons en pièce jointe téléchargeable la restitution fidèle.
            Toutefois, nous ne sommes pas à ce point naïfs de croire que la recherche, le sens musical et harmonique, la simple raison même, puissent suffire à éteindre de mauvaises habitudes — cela ne vaut pas que pour la musique. Contentons-nous de les avoir dénoncées…
 

[1] Lucien Augé de Lassus (1841-1914), La Trompette, Un demi-siècle de musique de chambre (Paris, 1911) ; page 98.
[2] Op. cit. p. 203 : « Pour la soirée dernière, M. Sergi Kussewitsky est venu apportant sa contrebasse, à moins que ça ne soit la contrebasse qui ait apporté M. Kussewitsky, cela étant plus volumineux que ceci ; et l’on s’étonne, aux compositions de Glière, de Kussewitsky, de Loska, de Bottesini, que le monstre sonore se fasse si aisément humoriste, humoreske, qu’il balance un berceau enfantin et que même il danse la tarentelle. »
eccles,_sonate_11.pdf Eccles, sonate 11.pdf  (148.05 Ko)

Jean-Philippe Navarre

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