Jean-Philippe NAVARRE

Qui était Carlos Stueber ?


En 1949, les éditions Ricordi publiaient un arrangement du Concerto pour harpe de Boieldieu. La partition était tombée dans l'oubli depuis les années 1820 et cette publication venait remplir à point nommé le répertoire des harpistes. Aujourd'hui, ce concerto en est le fleuron et il ne se passe pas un mois sans qu'il soit joué quelque part dans le monde.
L'édition Ricordi ne mentionne que "elaborazione a cura di Carlos Stueber" (élaboration de Carlos Stueber). Dans les recherches que j'ai entreprises il y a près de 30 ans déjà, en allant à la bibliothèque du Conservatoire Royal de Bruxelles consulter ce qui nous reste de ce concerto (trois parties séparées : harpe, premier violon et basse), j'étais intrigué par cette publication de 1949. Comment Stueber avait-il eu accès à cette source ? Pourquoi avait-il choisi de l'orchestrer dans une distribution instrumentale aussi importante (sans compter les fautes apparentes de style) ? J'écrivis à ce propos en 1990 aux éditions Ricordi une lettre qui ne reçut jamais de réponse.
Je n'en poursuivis pas moins mes recherches sur ce dénommé "Carlos" Stueber. Pendant des années, je ne trouvais rien. Ce prénom hispanique avec un patronyme allemand pour une édition italienne me faisait pourtant un effet étrange. Et puis, au gré des lectures et des recherches, je finis par trouver quelques indices et des éléments plus certains.
Carl Stüber (rendons-lui son prénom et l'umlaut sur son nom) fut directeur de la radio de Leipzig de 1933 à 1945. Je suppose que ces dates fourniront à chacun une petite idée de son engagement voire de ses sympathies. Il fut nommé par Goebbels en juin 1933, au moment où les radios devinrent gérées directement par le ministère de la propagande. Il avait occupé auparavant des fonctions à la direction des programmes de la radio de Francfort-sur-le-Main. Né à Trêves le 18 juin 1893, Carl Stüber a vraisemblablement profité de l'occupation allemande de la Belgique pour s'intéresser au concerto de Boieldieu, puisque la Bibliothèque du Conservatoire Royal détient un exemplaire unique (quoiqu'incomplet) de l'œuvre. Il est mort en 1984, sans s'être fait le moins du monde remarquer que par une ou deux musiques de film.
Restait à trouver pourquoi Ricordi avait publié ce concerto avec la collaboration de Stüber. On sait les accointances de la grande maison d'édition avec Mussolini pendant la période faciste et il semble bien que ce soit par ce canal que Stüber a pu éditer après 1945 (il avait évidemment été relevé de ses fonctions dès le 8 mai) chez Ricordi.
Le maquillage de son prénom et de son nom entrent évidemment dans cette recherche de "discrétion" après 1945.
Sur le travail de Stüber, il me paraît important de souligner que son "adaptation" ne reflète que très peu le style de Boieldieu. Apparemment, il n'avait pris aucun modèle, travaillant dans le goût de son temps et aboutissant à une version très "grasse" pour "gros" orchestre.
Le concerto pour piano en fa majeur de Boieldieu, qui nous est parvenu complet, lui, montre au contraire des traits saillants : légèreté de l'orchestration (deux hautbois et deux cors), absence de la partie d'alto dans les solos, réalisation à trois voix la plupart du temps. C'est ce modèle que j'ai pris pour ma propre restitution.
Je regrette que la version Stüber-Ricordi soit encore jouée, d'abord en raison de ses défauts stylistiques majeurs et ensuite compte-tenu de la personnalité et des fonctions de Stüber. Ce qui m'amuse en plus, c'est de voir des vidéos de cette version avec l'orchestre d'Israël et Mehta, lesquels ne se doutent même pas de ce qu'ils sont en train de jouer... et qui rapporte de l'argent à l'éditeur et aux ayant droits. Peut-être que ce petit article pourra leur apporter les précisions qu'ils n'ont même pas pris la peine de rechercher...


Jean-Philippe Navarre

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