Jean-Philippe NAVARRE

Pour une herméneutique de l'interprétation musicale

13 Mars 2012


Vraiment, notre vingt-et-unième siècle, comme son prédécesseur immédiat, restera comme l'ère du subterfuge involontaire et non celui de la palinodie. Il me souvient d'avoir assisté, il y a de cela vingt-deux ou vingt-trois ans, à une classe de maître publique donnée par un ponte de la musique ancienne à propos d'un concerto de Vivaldi. En substance, son idée principale était : « Faites ce que que vous voulez avec la musique de Vivaldi. Il est mort, vous êtes vivants ; il devrait vous remercier de le jouer encore.» Est-il auteur plus célèbre, depuis 1945, que le sulfureux prêtre roux et ses fameuses Saisons (fonds de commerce des ensembles parisiens pour touristes ébahis) ? Les orchestres de tout poil (modernes comme "baroques", lesquels méritent trop souvent la signification première de cet adjectif) se repaissent de son invention, simple et directe, pour en faire un croquembouche tarabiscoté où chacun rivalise d'une agogique aussi surprenante qu'inadéquate : c'est à celui qui, pour marquer l'œuvre de son sceau, se livrera aux plus folles pitreries en matière de tempo, d'accents, d'articulation, de nuances, de mouvements, etc.
Le ponte évoqué plus haut, dont je tairai le nom (il est encore un peu vivant, et même s'il était mort, nous n'eussions pas levé le voile de l'anonymat pour autant, tant son paradigme a été décliné par ses pairs), en voulant désigner la latitude dont l'interprète dispose devant l'œuvre, commet l'erreur d'en grossir à ce point l'importance que l'effet d'optique en revient à occulter l'acte interprétatif en lui-même. Comme le disait Ornella Festiva avec une formule inspirée : « Lorsque les bornes sont franchies, il n'y a plus de limites ! » De même qu'à force de manger des plats très épicés, on finit par trouver fade un plat normalement assaisonné, la recherche à tout prix de l'accent personnel en interprétation bannit les versions équilibrées et respectueuses. L'exagération et la surinterprétation, auxquelles Umberto Eco s'était attaqué en littérature, sont devenues la marque de nos temps.
Tous les arts allographiques (i.e. ayant besoin d'un interprète pour exister dans une autre dimension que celle de l'objet matériel ou de la conception mentale : la partition, le livre, l'idée chorégraphique) se rejoignent dans l'enquête herméneutique. On peut poser qu'en matière d'art, la question gît principalement dans la confusion entre expression personnelle et interprétation. Pour beaucoup d'artistes interprètes, la méthode se borne hélas aujourd'hui à se bourrer les oreilles des enregistrements existants, à emprunter ici et là quelques traits saillants, et à les exagérer pour pouvoir se prévaloir d'une "touche personnelle". Voilà qui explique le manque d'intérêt évident de presque toute la production discographique contemporaine. Le débat s'articule plutôt dans la part de méthode, de connaissances, d'éléments objectifs et dans la part d'une sorte d'intuition, qui révèle la personnalité de l'interprète. Hans Gadamer s'appuie d'ailleurs sur l'exemple de l'art dans son ouvrage Vérité et méthode (1960). En effet, la notion de "vérité" artistique, malaisée à définir — et pour cause puisqu'elle traverse trois expériences sensibles, celle du concepteur, celle de l'interprète et celle du récepteur —, apparaît comme le paradigme d'une vérité "révélée", ce en quoi elle rejoint les paroles divines des diverses religions.

Pour la première fois dans l'histoire de la musique, l'éventail des époques et des styles se trouve élargi à presque vingt siècles et une myriade d'esthétiques. Notre musicien ordinaire actuel s'en tient généralement à trois : dix-huitième, dix-neuvième et vingtième, et encore la connaissance des styles laisse souvent à désirer, même pour la portion romantique. Par pudeur, je ne rapporterai pas ici le manque total de recherches et de savoir concernant les tempi, les dynamiques, l'accentuation, l'articulation, les ornements, que j'ai pu constater çà et là, même chez des musiciens (je n'ose les penser "artistes") ayant pignon sur rue. D'où peut donc provenir ce défaut qui s'étend sur plusieurs générations ? Est-ce une lacune provenant de nos systèmes d'enseignements ? Ou, plus largement, ce qui dilue les responsabilités, un malaise ambiant de la culture, que nos politiques ont ravalée au niveau du divertissement de masse ?

Finalement, ces considérations sur la valeur des interprétations actuelles, que nous déclarons pauvres sur la base d’analyses aux critères aisément vérifiables, mais qu’un circuit commercial vante sans fin, mécaniquement attaché à la néomanie d’un système consumériste, se révèlent un simple objet d’adossement pour établir à la fois l’objectif et la méthode. L’attitude critique ne saurait en effet être un but en soi ; elle se doit de contenir avant tout un projet capable de dépasser et l’individu et l’époque.
Que le dix-neuvième siècle nous ait légué l’Histoire, avec une majuscule, ne représente certes pas le poison le plus nocif dont notre monde se meurt jour après jour. Il se tord d’une douleur bien plus terrible : celle d’un système scolaire perverti par le venin diabolique de l’utilitarisme, de la manipulation et d’une conspiration calculée envers toute forme d’axiologie. Vomissant des « élites » (on ne peut hélas se dispenser de guillemets depuis longtemps) de moins en moins sensibles au fond, puisque n’ayant plus les moyens d’y accéder, et dévouées à la forme, considérée comme le nec plus ultra, nous nous trouvons devant un divorce consommé entre l’émetteur et le récepteur, les deux se trouvant victimes d’abus de confiance. Si l’itinéraire d’un interprète de la musique du passé relève parfois de l’utopie, celui de la musique du présent (lequel d’ailleurs ? mieux vaut ne pas aborder frontalement cette interrogation) repose sur le leurre perpétuel, ridicule sigisbée, de la transcendance faite divination , et, en tant que telle, destinée à l’admiration des foules sans questionnement préalable.
Il me souvient d’un mot d’un de ces mythomanes, que l’on interrogeait, sur des ondes nationales, à propos de son "interprétation" d'une pièce de Schumann, et qui répondit : « Clara me l’a dit ». Fermez le ban (le banc pour les pianistes), la messe est dite (sûrement un Requiem d’ailleurs) ! Hélas, quand se répandra assez le fait que l’interprète n’est pas une espèce de pythonisse, une norne émergeant de la nuits des temps, dispensant de toute recherche, de toute culture (au sens cicéronien du terme, la belle cultura animi), de toute justification, de toute remise en question régulière, en résumé, de tout travail, indissolublement lié à la peine et à la douleur.
Il ne s’agit pas de prendre l’étymologie de « travail » en considération exclusive, mais de reconnaître que toute recherche procède, malgré une méthode rigoureuse, par à-coups, moments de doute, d’essai, de comparaison, d’abandons. À un niveau moindre, elle peut se comparer à la « souffrance » du compositeur pour saisir au mieux l’œuvre qui éclot dans sa tête, et dont les manuscrits portent souvent les stigmates évidents.

Bien sûr, toute œuvre artistique possède un périmètre plus ou moins large de sens et d’expressions. L’interprète dispose d’une latitude dont personne mieux que lui, s’il en est conscient, ne peut déterminer l’étendue, en fonction de critères qu’il lui faut rassembler en nombre le plus élevé. Interpréter, c’est balayer le « champ des possibles » ; et, par voie de conséquence, éliminer les voies contraires ou sans issue. Plus l’œuvre est éloignée dans le temps, plus ce travail s’approche d’une exploration en terra incognita, où l’arbre cache parfois la forêt. À ceux qui croient vaine toute démarche d’authenticité et qui affirment qu’une interprétation est seulement révélatrice de la contemporanéité (comme les déconstructionnistes ou les structuralistes, barbotant dans l’encre de leur propre bouteille), il n’est pas si aisé de répondre, tant ils ont occupé la sphère de la pensée depuis les années 60, produisant indirectement les fantaisies ridicules d’un Glenn Gould, le galimatias puéril d’un Sergiu Celibidache et les errements inconséquents de générations entières, déboussolées par une culture sans cesse plus vacillante et un jargon, sorte de « langage de la tribu », mais qui véhicule insidieusement un substrat politique, surtout chez les metteurs en scène de théâtre. L’interprète responsable se retrouvera toujours démuni devant la cohorte de ceux qui ont cédé aux sirènes du confort de ne pas travailler, puisqu’ils ont observé que cela ne servait à rien pour avoir du succès (et en premier lieu les espèces sonnantes et trébuchantes qui vont avec). L’interprète ne devra donc pas traduire (et donc d’abord comprendre), mais deviner, et ce qu’il devinera sera, par avance, tenu comme étant hors de toute critique. La notoriété de ces histrions donne un gage supplémentaire à l’absence de démarche réflexive, donnée dans certains cas comme nocive !

Un de mes professeurs me dit un jour : « attention à ne pas devenir sec, tout de même ! » La recherche assècherait donc l’interprète, tandis que l’intuition sans culture deviendrait féconde ? J’aimerais qu’on m’explique ce curieux renversement de valeurs, et ensuite de quelle fécondité il s’agit exactement. La question de la recherche d’une vérité en art (notez les précautions : recherche et non trouvaille ; une vérité, non LA vérité), conduit invariablement à se pencher sur ce tout ce qui, de près ou de loin, relève de la supercherie, de la mystification, voire de l’imposture. Méthode du pochoir qui trace, en négatif, les contours de la problématique. Les exemples sont légion, ne serait-ce que dans l’histoire et à commencer par Jésus, puisque cette belle invention signe le début de notre calendrier.

Les récentes représentations d’Ubu-Roi, auxquelles j’ai apporté mon concours de musicologue et de musicien au service des délicieuses inventions de Claude Terrasse, fourniront l’assise de ma réflexion. Se peut-il qu’une farce scatologique de collégiens, reprise par un jeune homme avide de se faire un nom en prônant l’Obscurité comme dispensatrice de beauté, ait pu acquérir un statut d’œuvre, digne d’admiration et d’étude ? À l’évidence, il convient de répondre oui. Cela n’a rien d’étonnant dans le contexte de l’époque, et encore moins dans le marasme intellectuel d’aujourd’hui, qui, si facilement, fait prendre des vessies pour des lanternes. Les élucubrations de Jarry sur le théâtre, tout comme celles d’Antonin Artaud d’ailleurs, seront acceptées dans le théâtre d’après-guerre (deuxième guerre) comme argent comptant, niant l’évidence d’une « représentation » et, surtout, au rebours du public. Il s’ensuivit, dans tous les arts et façon presque uniforme, une sorte de bluff gigantesque qui, allié aux faiblesses croissantes d’instruction et d’esprit critique, permit à des médiocres — quand ce ne sont pas des imposteurs patentés, je veux dire stipendiés par l’état — d’accéder à un renom inespéré. Par un effet bien compréhensible, ces mêmes médiocres se sont ensuite serrés les coudes afin d’occuper durablement et sans partage la scène officielle.

Cette évolution, racontée avec force détails par Jean-Philippe Domecq pour les arts plastiques, par Jean-Marc Mandosio pour l’architecture (voir son excellent « Effondrement de la T.G.B.N.F. »), reste à écrire concernant la musique, la littérature et la philosophie. Il me revient en mémoire, parmi les innombrables exemples qu’il m’a été donné de relever, ce concert d’un bassonniste qui, sous prétexte d’une visée « déconstructiviste », alternait pièces contemporaines et transcriptions de lieder tirées d’un cycle de Schumann. Les airs ronflants que se donnait ce très pâle instrumentiste en parlant de « déconstruction » à propos de son absurde récital (lui qui ne pouvait parler sans faute de français, ni écrire sans faute d’orthographe) : tout fut gobé, sans enthousiasme il est vrai, par le public, qui, s’il ne lui fit pas une ovation, ne le siffla pas. Cet événement m’a beaucoup donné à penser sur la mollesse du public d’aujourd’hui qu’on ne peut plus, décidément, considérer de nos jours comme un arbitre possible de la validité d’une œuvre.

Il en va de même de la critique officielle, portant systématiquement au pinacle toutes les personnalités (je n’ai pas dit les « artistes », intentionnellement), du moment qu’elles sont adoubées par le pouvoir. Voilà qui rend le chemin plus ardu encore à ceux dont la démarche inclut une nécessaire investigation, un temps minimal d’immersion, afin de dégager l’éventail des possibilités qui conviennent aux œuvres dont ils seront les transmetteurs.

Jean-Philippe NAVARRE

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