Jean-Philippe NAVARRE

Le nouveau jardin des supplices (3)


                                                                                                 Nos amis les bêtes…
 
            Octave Mirbeau, auquel nous empruntons l’idée de notre titre, le tira lui-même d’une longue série de récits d’Européens ayant voyagé ou travaillé en Chine. Dans ce roman composite et assez décousu, Mirbeau explore mille et une facettes de la cruauté du système pénal chinois (lequel n’a d’ailleurs rien à envier aux systèmes pénaux en général, toutes époques et civilisations confondues). N’en déduisez pas que je me fasse l’avocat ­– quel que soit le fruit de mes réflexions sur ce noyau judiciaire – d’une mansuétude généralisée ni d’une sévérité démesurée. Depuis Beccaria et son avertissement sur l’importance de l’éducation dans la prévention, peu de progrès objectifs ont été réalisés ; tant que, d’ailleurs, tout continuera de concourir à affaiblir ou à détruire les systèmes d’enseignement (de l’extérieur ou de l’intérieur), aucune amélioration ne pourra surgir.
            Mirbeau, pour revenir à lui, greffe sur la description un peu complaisante des supplices, l’histoire d’une relation entre une hystérique et d’un raté devenu politicien (formule pléonastique contemporaine ?). Moins habile et travaillé que le célèbre Journal d’une femme de chambre, le roman laisse une impression de hâte et d’hétérogénéité, que le sujet, piquant, rattrape heureusement. Si l’hystérie a été aujourd’hui abandonnée, du point de vue des signes cliniques décrits par Charcot, il n’en va pas de même avec la zoomanie galopante et son cortège de conformisme :
  • Vous n’aimez pas les animaux ? C’est que vous n’aimez pas les hommes !
  • Que c’est mignon !
  • Oh ! les petites boules de poils !
  • Il ne lui manque que la parole !
 
            En revanche, au-delà des exclamations admiratives, vous aurez indéniablement : des odeurs d’urine de chat et de chien dans les appartements, des aboiements intempestifs dès que vous passez dans la rue ( « Ne vous inquiétez pas, il n’a jamais mordu ! » ; il faut bien commencer un jour), des chats qui laissent leurs poils sur vos pantalons en venant tournoyer dans vos jambes, des chiens qui vous reniflent pendant un quart d’heure quand vous essayez de tenir une conversation, qui reniflent aussi l’entrejambe des femmes qui ont leurs règles ; ne parlons pas des trottoirs (qu’on devrait rebaptiser crottoirs…), striés des coulures d’urine et des excréments qui collent à vos chaussures et que vos visiteurs se font un malin plaisir à étaler sur vos sols et surtout sur vos tapis (ne parlons pas des sauvages qui posent leurs chaussures sur les sièges des trains ou vous allez ensuite poser votre postérieur)… Bref, une hygiène de chacal (délicats s’abstenir), et malheur si vous le faites remarquer :
  • Vous n’aimez pas les animaux ? C’est que vous n’aimez pas les hommes.
 
            J’aurais presque envie de paraphraser : Vous aimez les animaux ? C’est que vous n’aimez pas les hommes. En effet, il est facile de constater que les plus enragés des « amis » du monde animal sont, dans leur grande majorité, des déçus du commerce humain, qui reportent leur manque d’affection, voire leurs frustrations sur leurs prétendus « amis » à quatre pattes. Lesquels n’ont pas les moyens intellectuels et physiques de s’opposer au dressage… Victoire assurée.
            « Amis », avez-vous dit ? Caractériser ainsi l’attachement que les animaux domestiques ont pour leurs maîtres (remarquez ici le choix du mot, si courant et accepté), relève de l’anthropomorphisme de dessin animé, soulignant l’immaturité desdits « maîtres ».
            Entendons-nous bien : j’aime les animaux, comme j’aime la nature en général, mais les animaux dans leur milieu : celui pour lequel ils sont faits et dans lequel ils se meuvent avec grâce. Mais pas dans les maisons des hommes et pour le plaisir des hommes, qui en font leurs nouveaux esclaves, les dressent, les corrigent, les insultent, les moquent, etc. J’y vois des lambeaux de barbarie, des tristes essais de domination, des manipulations génétiques (quelle gloire pour un chien dit « de race » quand on remonte les origines génétiques du chien domestiqué), tout ce qui, en un mot, contrarie la Nature plus qu’elle n’exprime son amour d’elle.
            J’ai longuement hésité avant de publier ce troisième volet du nouveau jardin des supplices. Vais-je avoir un procès de la SPA pour avoir dit que les aboiements et l’agressivité des chiens sont atroces, que les poils de chats m’insupportent, que les odeurs des déjections animales me donnent la nausée, que j’en ai assez de prendre ma promenade comme un parcours de haute voltige entre les excréments et les ruisseaux de pisse ? Que le discours gnangnan des propriétaires de ces animaux est aussi lénifiant que celui du maire adjoint de Trifouillis-les-Oies à l’ouverture de la fête patronale ?
            De grâce, délivrez-nous des frustrés qui reportent leur affection sur les chats et les chiens, qui s’extasient sur leur minois quand ils sont incapables de saisir la moindre beauté dans les réalisations artistiques humaines !
            Je récuse autant la cruauté commise envers les animaux du monde vivant (qu’elle soit à destination alimentaire, vestimentaire ou décorative) ; je n’ai aucun goût, et même de la répulsion pour la chasse. Mais, pour autant, je n’accepte pas qu’on m’oblige à cohabiter avec les animaux domestiques (et plus encore des sauvages) en me regardant d’un œil  noir si, par mégarde j’ai fait la moue… et que je me refuse obstinément à leur donner le nom d’amis et à m’extasier sur eux.
            Sûr que vous saurez voir, avec votre œil de lynx, que cet article n’est pas si vache, au fond, je me rassure, car peu de nos contemporains ont une mémoire d’éléphant. D’ailleurs, même avec une fièvre de cheval, et par un temps de chien, je préfère la compagnie des humains à celle des animaux. Quand aux poules, dont certaines ont une démarche féline, je les préfère aussi à Hitler, qui n’aimait pas les hommes mais qui aimait beaucoup les chiens…

Jean-Philippe Navarre

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