Jean-Philippe NAVARRE

Le nouveau jardin des supplices (2)


L'espace
 
                                                                     « On s'assied : mais d'abord notre troupe serrée
                                                                     Tenait à peine autour d'une table carrée,
                                                                     Où chacun, malgré soi, l'un sur l'autre porté,
                                                                     Faisait un tour à gauche, et mangeait de côté.
                                                                     Jugez en cet état, si je pouvais me plaire,
                                                                     Moi qui ne compte rien ni le vin ni la chère,
                                                                     Si l'on n'est plus au large assis en un festin,
                                                                    Qu'aux sermons de Cassaigne, ou de l'abbé Cotin. »
                                                                                                                                     Boileau
 
            Cher Boileau, comment avez-vous su joindre tant d’acuité à tant d’élégance ? Et dire que Théodore de Banville vous déniait le « don de rimer », pour avoir parfois négligé la consonne d’appui… Une fois encore, cher Boileau, servez-nous de guide.
             Après avoir rassemblé votre trousse d’urgence – c’est-à-dire bouchons pour les oreilles, pince-nez et désodorisant – contre les « guitares électriques, batteries et autres voix vinaigrées » qui vous attendent sournoisement à chaque pas que vous ferez au-dehors, vous prenez soudain conscience que l’espace qu’on vous y réserve a été ramené depuis longtemps à la portion congrue (vous savez, celle qu’on reversait aux petits curés, après que les rapaces violacés ou pourpres des étages du dessus se soient goinfrés…).
            Allonger les jambes dans un train, un avion, un bus, une voiture ? Avoir une table au restaurant sur laquelle puissent tenir le couvert, les plats, la corbeille à pain, verre et bouteille ? Pouvoir circuler sur les trottoirs, désormais envahis par les tables des bistrots et des restaurants, qui contournent ainsi l'interdiction du tabac en vous expulsant sur la chaussée des voitures ? Avoir un logement dans lequel les plafonds ne seront pas l’occasion d’une bosse si vous montez sur une chaise ? Avoir des espaces d’attente suffisants dans les services publics ? Que nenni : vous n’êtes qu’un mouton et la seule raison de votre existence sera d’être tondu. Dès lors, pourquoi le tondeur engagerait-il des frais ?  Il n’y a guère que les "amoureux de la nature" pour se soucier de l’espace des oies et des canards qu’on engraisse. (Les mêmes d’ailleurs ne lèveraient pas le petit doigt pour leurs frères humains… L’espace pour les poulets en batterie, on s’en soucie, l’espace pour les humains dans la cité, on s’en moque.)
            Pourquoi, en effet, faudrait-il penser que votre corps et votre esprit aient besoin d’un « espace vital » ? Qu’existent des conditions qui permettent l’éclosion de la pensée – celle qui, justement, a fait sortir l’homme de son animalité ? Il n’y a d’ailleurs de meilleures méthodes pour éliminer cette pensée, et par conséquent de renvoyer l’homme à sa brutalité originelle, que l’univers concentrationnaire et le saccage de l’école. On utilise l’une et l’autre avec beaucoup de succès aujourd’hui, et l’on feint ensuite d’être surpris de leurs conséquences désastreuses et irréparables.
            Le silence a disparu et l’espace est devenu un luxe, une façon très ancienne de tracer des frontières entre les hommes à l’intérieur de la société. Cicéron, dans sa villa de Tusculum peut élever en latin sa philosophie en regard de celle des Grecs au bruit du vent dans les ramures, pendant que dans la Suburra s’entassaient, dans des conditions de vie lamentables, des centaines de milliers de citoyens. Je ne veux pas dire, comme les pédagogistes d’aujourd’hui le soutiennent de façon écervelée, que tous ces modestes citoyens pouvaient devenir des Cicéron, mais que le fossé trop important sera la cause d’un engouement populaire pour le premier démagogue venu, les dictateurs militaires en l’occurrence, ou, plus vraisemblablement les petits chefs (vous savez, ceux qui critiquent en permanence, mais qui n’ont jamais rien prouvé, ni construit…).
            Cela a toujours existé et le partage égal des richesses n’aurait pas permis à l’ensemble de la population de progresser. C’est en substance la thèse défendue par Jean-Louis Harouel dans son « Essai sur l’inégalité » (1) Alors, anarchistes, communistes, libres penseurs, idéalistes, vous n’avez rien compris ! L’inégalité serait productive et l’égalité improductive, voire contre-productive. La seule chose gênante dans cette logique, bien argumentée d’ailleurs par Harouel, c’est l’impression de ne jamais pouvoir sortir du cercle des opprimés, quand on y figure. Nous ne parlons pas là d'égalité pure des personnes, car pas plus dans le domaine physique qu'intellectuel, elle ne se fait jour. Je ne peux pas plus être ou devenir Marcel Cerdan, même si je le désire profondément, que mademoiselle X ou Y ne peut devenir, parce qu'elle ou ses parents l'ont décidé, la prochaine Ginette Neveu. Il s'agit bien, selon la très sage déclaration des droits et du citoyen, d'une égalité en droit et devant la loi. Je crois, au contraire, et cela a été démontré depuis bien longtemps, que la possibilité de gravir l'escalier social par l'école et le mérite doit demeurer le plus précieux des acquis que nos pères de 1789 ont fait admettre.
            Pour revenir à la thèse d'Harouel, mentionnant les bienfaits pour la culture du subventionnement généreux des arts par les riches, je vois peu de mécènes dans les nantis et les politiques d’aujourd’hui, toujours plus incultes et grossiers (victimes eux-mêmes de cette école du savoir qu'ils ont voulu détruire avec tant de constance ; au mieux, ils deviennent des soutiens de "l'art contemporain", des admirateurs de Jeff Koons...). D'un autre côté, l’idée que l’inégalité « naturelle », i. e. incluse dans la Nature (dominants-dominés, chasseurs-proies, etc.) doive se projeter dans la société, qui n’en serait qu’un miroir, a tout de foncièrement décourageant et gomme la Culture en tant qu’elle s’oppose à la Nature, tenant pour rien le long chemin qui mène de la démocratie athénienne aux sociétés occidentales, progressivement débarrassées des multiples systèmes de gouvernement totalitaires, religieux ou non. Cette vision rappelle de façon sinistre les monologues interminables qu'Hitler tenait au Berghof sur le "combat pour la vie" et "l'ordre Naturel", combat où d'ailleurs, s'il n'avait été gouvernant dans une société dont les règles lui avaient permis d'accéder à ces fonctions, il aurait succombé, lui, le petit souffreteux, bien avant d'autres à qui il déniait le droit de vivre.
            À tous les Agélastes, les penseurs mondains ou les possédants cyniques qui osent se servir de l’histoire pour justifier la transmission des richesses à l’intérieur d’une minorité et par des moyens comme la dynastie ou la caste, on fera valoir que devant tout Louis XVI se dresse un Robespierre, et que tout Porsenna rencontre invariablement un Mucius Scaevola (qui c’est ?). En attendant, la violence née de la privation d’un espace respectant la personne humaine, telle qu’on la rencontre aujourd’hui, ne risquera certes pas de faire éclore les grands penseurs de demain, mais, à l'instar de la loi du Talion, jaillir une nouvelle violence, nous rapprochant encore plus vite d'un désastre aussi inévitable qu'annoncé depuis longtemps.
 
18 octobre 2014.
 
(1) Puf, 1984, ISBN 2130383548
 


Jean-Philippe Navarre

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