Jean-Philippe NAVARRE

Le nouveau jardin des supplices (1)


Le bruit

                                                                           « Aimez-vous la muscade ? On en a mis partout. »
                                                                                                          Boileau
 
 
            Dans un petit livre passionnant (Who needs classical music ?) (1), Julian Johnson, un musicologue anglais, traite de la valeur de la musique. Son titre fera déjà fuir tous ceux qui, gavés de « relativisme culturel » comme les canards de maïs en période de fête, ne veulent considérer la musique qu’avec un grand « M » et prétendent que tout se vaut : une éructation de batterie et de guitare électrique produite par un sourd égale une symphonie de Scriabine (qui c’est ?)...
            En effet, dès qu’une discussion s’engage, les convenances contemporaines exigent que vous acceptiez – et même que vous vous fassiez prosélyte – qu’en matière d’art, le goût est individuel et qu’il suffit de dire « ça me plaît » pour que d’un seul coup, d’un seul, ce que vous aimez soit propulsé aux mêmes hauteurs que les dieux de l’Olympe, sans que la moindre analyse objective intervienne jamais. N’y aurait-il donc, en matière artistique, de seul juge qu’individuel ? Le moindre hamburger, dégoulinant de graisse, de ketchup et de fromage raclé, puis fondu et enfin recuit, égalerait-il, parce qu’il est apprécié par Pierre, Paul ou Jacques, un foie gras ? Et, comme osa un jour m’écrire un professeur de philosophie de l’Université (voyez-vous ça !), une chanson d’un certain Bob Dylan se hisserait facilement aux sommets atteints par les poèmes d’Emily Dickinson (qui c’est ?) !
            Regardons plus avant dans la vie de tous les jours, et admettons que ces « choses » soient « égales ». Prenez-vous le train ? Vous est-il arrivé de voyager avec des individus qui, méprisant votre personne, votre repos, votre réflexion, votre lecture ou votre travail vous assènent, même avec des écouteurs, de la batterie et de la guitare électrique (sans compter les vociférations des prétendus « chanteurs » – quand ils ne s’auto-baptisent pas compositeurs ou poètes, bien sûr –) pendant plusieurs heures d’affilée. Ce sont les mêmes qui vous regardent d’un œil torve (bovin ?) quand vous osez leur faire part de votre inconfort…
            Allez-vous au restaurant ? La comédie se reproduit. Avez-vous jamais demandé au patron qu’il baisse le son ? Et dans le moindre magasin, cette purée sonore qui se déverse encore sur vos oreilles, pouvez-vous demander à ce qu’on l’arrête ? Votre voisin : il ne comprend pas que les coups de boutoir réguliers de la batterie  et des quatre notes de basse des débilités qu’il ingère et qui résonnent dans tout l’immeuble puisse éventuellement vous gêner ! (« Il faut bien vivre », m’a-t-on répondu...) Et la voiture qui passe devant chez vous vitres ouvertes et volume à fond (même à trois heures du matin) ? Et la soupe qui suinte des haut-parleurs intégrés aux plafonds sur les quais de gare, du métro, des aéroports, dans l’avion, le bus… Que vous le vouliez ou non – et surtout si vous ne le voulez pas – vous serez obligés de gober cette diarrhée sonore. Pas moyen de vous y soustraire : vous êtes cernés et on ne vous laissera pas partir sans vous avoir rempli les oreilles à ras bord de pestilences inharmoniques et de relents rythmiques aussi putrides que désespérément répétitifs. On a fait une loi sur le tabac dans les espaces publics ; à quand une loi sur l’environnement sonore ? Sait-on assez que les Américains ont trouvé à Guantanamo un moyen de torture efficace ? Du rock à fond en permanence. Mais nous, qu’avons-nous de si important à avouer pour qu’on nous torture ainsi du matin au soir ? Rien, c’est totalement gratuit (sauf pour ceux qui encaissent des droits de diffusion devenus éléphantesques).
            À l’inverse, connaissez-vous un endroit où les amateurs de musique classique la feraient ingurgiter de force aux auditeurs de passage ? Non. (Il paraît que ce serait une arme pour faire fuir les « jeunes » dans certains endroits, – parkings en particulier. Amusant pour vous, qui ne pouvez pas fuir du supermarché où vous faites vos courses et où s’égrènent en permanence les coups alternés de grosse caisse à pied et de cymbale suspendue...) Pourquoi ? Tout simplement parce que la musique considérée comme un art n’a que faire de l’invasion totale du monde. Elle est justement là pour des moments d’exception. La forcer à rester en permanence pour accompagner tous les actes de la vie, y compris les plus primaires, serait la tuer dans l’œuf.
            Pourquoi l’homme a-t-il un jour pris la décision de ramper dans un étroit boyau, éclairé d’une simple mèche trempée dans de la graisse animale, afin de déboucher dans des cavernes sombres et humides pour y peindre sur les parois (sans doute aussi y chanter, y jouer des premiers instruments, y danser et y pratiquer des rites initiatiques) ? Avoir pris sur son temps précieux (recherche de nourriture, protection contre les prédateurs, migrations, confection de vêtements, d’armes, entretien du feu, éducation de la progéniture, etc.) pour s'atteler à une activité non nécessaire à la vie en ces dures époques, dénote l’importance considérable et profondément humain de l’acte artistique. Celui-ci se place d’emblée hors du temps et de la vie. Il ne prend d’importance que lorsqu’il s’oppose au réel et non quand il l’envahit. À partir du moment où l’art est omniprésent, il s’annule, sa valeur et sa qualité dégringolent en proportion de l’accroissement de la masse qui en use, devenant une proie facile pour notre capitalisme carnassier et mortifère.
            La musique en tant qu’art (pour reprendre l’appellation que Johnson lui donne dans son livre) permet de donner une couleur et une dimension différentes au temps vécu avec elle, donnant à vivre le quotidien autrement quand elle n’y est plus.
            Il n’y a donc que des sons sans art qui atteignent à cette collusion avec le réel, et à cette collision avec l’intelligence. Pour la majorité, c’est sans importance ; on a rabaissé depuis longtemps les sons au niveau du bruit de la circulation ou des fonctions vitales (vous plairait-il de déféquer en compagnie d’un lied de Schumann ?). Pour la petite minorité qui a appris à distinguer entre les moments d’intense exaltation artistique et ceux du quotidien le plus banal, la confusion ne peut se faire. Quand on vous oblige à goûter un brouet malodorant, il n’y a qu’une seule méthode – celle qu’on emploie aussi d’ordinaire avec les imbéciles (vous savez, ces incompétent(e)s qui aiment tant le pouvoir) –, que nous conseille Boileau, dont nous avons inscrit un vers au portique de ces remarques :
 
                                                                            « Mais, tandis qu’à l’envi tout le monde y conspire,
                                                                               J’ai gagné doucement la porte sans rien dire. »
 
12 octobre 2014
 
(1) Oxford University Press, 2002, ISBN 9780199755424

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