Jean-Philippe NAVARRE

Confusion des genres à Stockholm ?


Une question de chimie ?

Dylan prix Nobel 2016 de littérature (oui, vous avez bien entendu, de « littérature »...). Bientôt, selon la même logique, on peut prédire que Nutella® et Haribo® recevront conjointement celui de chimie. Après tout, le chimiste Alfred Nobel étant mort depuis 1896, il ne pourra pas contester cette attribution... L’Académie suédoise peut dormir tranquille ; et les enfants continuer à avaler des colorants et des graisses hydrogénées, mais avec l’étiquette « Prix Nobel ».
À y regarder de plus près, ce choix de Dylan n’est guère étonnant dans la confusion générale qu’entraîne notre civilisation mourante. Une fois encore, il s’agit de galvauder des termes jusque-là réservés à des réalités qui signaient l’histoire de la civilisation occidentale. L’effondrement des Arts (la majuscule devra d’ailleurs disparaître bientôt, elle pourrait paraître insultante ou... « élitiste » ?) et leur ravalement au niveau d’un divertissement de masse explique la récupération du caractère gratifiant du vocabulaire : « musique » pour rengaines de foire, « peinture » pour les chiures des murs de voie ferrée, « littérature » pour la prose rachitique des journalistes de province, et, évidemment, « poésie » pour la logorrhée et l’insignifiance des chansons dites « de variété » (une dénomination à l’inverse de la réalité) ou « populaires » (même constatation). On peut y ajouter « gastronomie » pour les fast-food ou encore « artiste-comédien » pour les humoristes de caniveau... Pourquoi pas « philosophie » pour les discours politiques électoraux ? J’ai connu tantôt un marchand de farine qui se prenait pour un aigle... À ce compte, n’importe quel gratteur de guitare électrique peut s’auto-déclarer compositeur.
La liste est longue et ne cessera de s’allonger. Ce subterfuge permet de vendre encore plus et entre parfaitement dans la stratégie capitaliste mondialiste : donner aux plus basses productions l’apparence d’un produit de qualité par sa dénomination et introduire une confusion qui favorise la consommation massive. Ainsi un « grand vin de Bordeaux », qui est en fait une piquette imbuvable, se pare d’une étiquette alléchante, et pour peu qu’apparaisse un macaron « médaille d’or 2016 au concours agricole », le gogo n’y voit (boit ?) que du feu. Le jury du prix Nobel de « littérature » n’a fait qu’agir selon l’exemple du « Grand Vin de Bordeaux primé au Concours Agricole ». Il versera une coquette somme à un individu qui en a déjà beaucoup par ses succès commerciaux et confirme que ceux qui ont de l’argent en auront encore plus.
Belle preuve de « l’idéal » qu’Alfred Nobel souhaitait récompenser par son prix... de « littérature » (cf. son testament). Dans son discours de Suède, après l’attribution de son prix, Albert Camus soulignait : « Le rôle de l’écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. » En transposant (mais M. Dylan saurait-il le faire sans capodastre ?) cette noble définition dans le contexte d’aujourd’hui, on peut douter fortement que Dylan, qui reçoit cette distinction (laquelle demeurera entachée de cette nomination et perdra ainsi toute crédibilité à l’avenir, si tant est qu'elle en ait jamais eu), soit bien au service de ceux qui subissent, puisqu’il ne cesse de leur vendre son misérable produit, au travers de grandes firmes qui encaissent des millions en grugeant les consommateurs et qui, elles, « font l’histoire ».

Jean-Philippe Navarre

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